Le bouche-à-bouche est-il toujours recommandé en réanimation?
Encore une formule qui circule avec un mot de trop : le bouche-à-bouche ne serait plus recommandé. En réalité, la conduite dépend de la cause de l’arrêt, de l’âge de la victime et de la personne qui intervient.
Le mot « toujours » est déjà une pièce à conviction suspecte
Lorsqu’un adulte s’effondre brutalement dans un arrêt cardiaque probablement non lié à une asphyxie, les compressions thoraciques peuvent être commencées immédiatement. Elles entretiennent la circulation du sang, qui contient encore de l’oxygène au début de l’arrêt. Pour un témoin non formé ou réticent à pratiquer des insufflations, les compressions seules valent donc mieux que l’attente.
Le dossier change si un manque d’air a précédé l’arrêt. La noyade et l’étouffement font partie des causes asphyxiales : l’oxygène manque alors avant même que la circulation ne s’arrête. Dans ce contexte, les insufflations gardent une place que les résultats obtenus chez l’adulte victime d’un arrêt non asphyxial ne permettent pas d’effacer.
« Le bouche-à-bouche n’est plus recommandé » est donc une généralisation fausse. Une consigne simplifiée pour certains arrêts cardiaques d’adultes s’est transformée en interdiction générale. Le mythe tient debout comme un château de cartes, avec un seul mot de trop.
La piste mène à Seattle en 2000

Ce que l’essai a réellement testé
La source primaire la plus ancienne mobilisée ici est un essai publié le 1er mai 2000 dans The New England Journal of Medicine. Dans Cardiopulmonary Resuscitation by Chest Compression Alone or with Mouth-to-Mouth VentilationHallstrom, Cobb, Johnson et Copass ont comparé à Seattle deux consignes données par téléphone à des témoins d’arrêts cardiaques apparents : les compressions seules ou les compressions accompagnées d’insufflations.
Les consignes sans ventilation ont été menées jusqu’au bout dans 81 % des épisodes, contre 62 % lorsque le bouche-à-bouche était demandé. Elles prenaient aussi 1,4 minute de moins à transmettre. Le résultat éclaire un problème pratique : une procédure plus simple peut réduire l’hésitation et accélérer les premières compressions.
Mais l’essai ne disait pas que les insufflations étaient inutiles dans toutes les causes d’arrêt. Il portait sur des instructions données par téléphone, à des témoins, dans un contexte précis. La nuance a ensuite été avalée par les partages, comme une information passée dans un jeu de téléphone arabe.
Les recommandations de l’European Resuscitation Council publiées en 2010 ont conservé les deux approches. Une revue de B. Wolcke, publiée le 18 septembre 2013 dans Anasthesiologie, Intensivmedizin, Notfallmedizin, Schmerztherapierésumait cette distinction : les compressions seules sont adaptées à l’assistance par téléphone, tandis qu’un témoin formé doit privilégier la réanimation classique avec ventilation.
Les résultats changent avec le témoin et la cause

Une revue Cochrane consacrée à l’arrêt cardiaque extra-hospitalier non asphyxial a comparé les compressions continues à la réanimation interrompue pour insuffler. Sa recherche documentaire allait jusqu’en février 2017 et incluait des adultes et des enfants, avec des interventions réalisées par des témoins ou des professionnels. Cette définition rappelle déjà la limite du slogan : l’arrêt non asphyxial n’est pas la noyade ni l’étouffement.
Une autre méta-analyse publiée dans Cardiology Journal en 2021 a comparé, chez des adultes victimes d’un arrêt cardiaque hors hôpital, la réanimation classique avec insufflations et les compressions seules. Elle réunissait trois essais randomisés et douze études non randomisées. La survie à la sortie de l’hôpital était de 10,2 % avec la méthode classique et de 9,3 % avec les compressions seules. La différence n’était pas statistiquement significative : odds ratio de 1,04, intervalle de confiance à 95 % de 0,93 à 1,16, p = 0,46.
Ces chiffres ne valident pas une règle universelle. Ils concernent des adultes victimes d’un arrêt cardiaque hors hôpital et comparent des stratégies dont les conditions d’utilisation varient. Une statistique bien découpée informe; sortie de son cadre, elle devient un bobard en costume.
Quand l’air manque, le dossier change

Noyade, étouffement et asphyxie
Dans une noyade ou un étouffement, l’arrêt est dit asphyxial parce que le manque d’oxygène intervient dans le mécanisme initial. L’argument en faveur des compressions seules chez un adulte victime d’un arrêt soudain non asphyxial ne peut donc pas être appliqué tel quel.
La réanimation classique avec insufflations garde sa place pour un sauveteur formé et disposé à ventiler. Les compressions restent nécessaires si le cœur s’est arrêté, mais elles ne remplacent pas l’apport d’air lorsque l’asphyxie a précédé l’arrêt. Le bouche-à-bouche n’est ni un rituel automatique ni un geste à bannir par principe.
Chez l’enfant, ne pas copier-coller les chiffres de l’adulte
La méta-analyse publiée dans Cardiology Journal porte sur des adultes. Ses résultats ne permettent donc pas de déduire une conduite identique pour un nourrisson ou un enfant. En cas d’arrêt lié à une noyade, un étouffement ou une autre asphyxie, la cause doit être prise en compte et les consignes du régulateur ou la méthode apprise en formation doivent guider le geste.
L’âge et le mécanisme de l’arrêt comptent autant que la capacité du témoin à ventiler. Une phrase choc relayée sur les réseaux ne remplace pas cette distinction.
La règle pratique tient à trois questions
Face à une personne inconsciente qui ne respire pas normalement, il faut alerter les secours et suivre les instructions du régulateur. La décision sur les insufflations dépend ensuite de trois éléments : l’âge de la victime, la cause probable de l’arrêt et la capacité du témoin à ventiler.
- Adulte victime d’un effondrement soudain : un témoin non formé ou qui ne souhaite pas pratiquer le bouche-à-bouche peut commencer les compressions seules, idéalement guidé par téléphone.
- Sauveteur formé, capable et disposé à ventiler : la réanimation classique peut associer 30 compressions et 2 insufflations, en limitant les interruptions.
- Noyade, étouffement, asphyxie ou victime enfant : il ne faut pas transposer automatiquement les résultats obtenus chez l’adulte victime d’un arrêt non asphyxial. Les insufflations gardent une place dans la méthode adaptée à la situation.
Ces trois cas expliquent pourquoi deux conseils apparemment opposés peuvent être corrects. Dire à un témoin paniqué de commencer les compressions seules peut éviter un retard. Dire à un sauveteur formé de ventiler dans une situation d’asphyxie tient compte du mécanisme de l’arrêt. La légende préfère un slogan; la réanimation demande le bon contexte.
Pourquoi la formule continue de tourner

La rumeur part d’un résultat exact, puis lui retire ses conditions d’application. L’essai de 2000 montre que des témoins guidés par téléphone suivent davantage une consigne sans ventilation et la transmettent plus rapidement. Le résumé qui circule retient seulement « sans bouche-à-bouche ». Le partage suivant ajoute « désormais ». Une adaptation pratique devient alors une suppression officielle du geste.
Le biais de confirmation facilite cette transformation : une personne qui redoute le contact direct retiendra plus facilement un message annonçant que les insufflations sont dépassées. L’effet de répétition ajoute une fausse familiarité. Une information qui enfle à chaque partage finit par sembler fiable parce qu’elle paraît ancienne. Une belle simplification, un mauvais verdict.
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