Le scénario d’un Arctique sans glace avant 2050 repose sur des projections scientifiques, mais l’expression désigne un seuil précis. Elle ne décrit pas un océan totalement bleu toute l’année.
Le mot « libre » cache un seuil, pas un océan vide
Dans les études sur la banquise, un Arctique « libre de glace » correspond généralement à une surface de glace de mer inférieure à un million de kilomètres carrés en septembreau moment du minimum saisonnier. Il resterait donc des plaques de glace dans certaines zones de l’océan Arctique.
Le terme ne signifie pas que chaque morceau de glace aurait disparu. En hiver, la glace de mer se reforme lorsque les températures baissent, puis recule pendant la saison chaude. On parle d’un état saisonnier, pas d’un interrupteur qui ferait passer l’océan du blanc au bleu en une nuit. Le premier piège du dossier est lexical.
2050 : un chiffre qui vient des modèles, pas d’une boule de cristal
Pour comprendre l’origine de la date, il faut remonter aux études plutôt qu’à un titre isolé. Dans un article publié dans Science le 3 novembre 2016, Dirk Notz et Julienne Stroeve ont relié les émissions cumulées de dioxyde de carbone à la perte de glace observée en septembre.
Leur analyse estime une perte de 3 ± 0,3 mètres carrés de glace de septembre par tonne métrique de CO2 émise. Selon cette relation fondée sur les observations, 1 000 gigatonnes supplémentaires de CO2 suffiraient à faire disparaître la glace de mer pendant tout le mois de septembre. Cette estimation ne fournit pas une date exacte : elle relie une quantité cumulée d’émissions à une perte de glace.
Une analyse publiée en 2020 a ensuite examiné des simulations de modèles climatiques CMIP6. Dans la majorité de ces simulations, la surface de glace de septembre passe sous le seuil d’un million de kilomètres carrés avant le milieu du siècle, y compris dans des scénarios de réduction rapide des émissions. Un premier été pratiquement sans glace avant 2050 est donc compatible avec une large partie des projections étudiées.
Le calendrier reste toutefois dispersé. Une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences le 30 mai 2023 rappelle que le premier été arctique sans glace est généralement projeté autour du milieu du siècle, avec une date qui dépend des émissions futures. La variabilité naturelle du climat peut avancer ou retarder un épisode particulier.
Le calendrier se brouille quand on passe du jour au mois
Autre indice souvent écrasé par les gros titres : un premier jour sous le seuil n’est pas la même chose qu’un mois entier dans cet état. Une synthèse menée par Alexandra Jahn et ses collègues, publiée en 2024 dans Nature Reviews Earth & Environmentdistingue ces deux étapes.
Le premier jour où la surface de glace passe sous un million de kilomètres carrés peut survenir bien avant le premier mois de septembre dont la moyenne reste sous ce seuil. Ce mois complet est plutôt attendu autour du milieu du siècle. Un jour sans glace et un été sans glace ne répondent donc pas à la même question.
Deux dates apparemment incompatibles peuvent ainsi décrire deux mesures différentes. L’une concerne un relevé quotidien, l’autre une moyenne mensuelle. La légende du calendrier unique vient de là : l’information circule, puis perd ses unités en route.
Pourquoi les scénarios d’émissions changent la durée, pas le signal
Les projections ne décrivent pas toutes la même fréquence ni la même durée des épisodes sans glace. Les scénarios d’émissions élevés favorisent des épisodes plus fréquents et plus longs, tandis qu’une réduction rapide des émissions peut retarder leur apparition et limiter leur répétition.
Le Protocole de Montréal fournit un exemple concret. Signé en 1987 et entré en vigueur en 1989 pour protéger la couche d’ozone, il a aussi réduit les émissions de substances qui appauvrissent l’ozone et qui réchauffent fortement l’atmosphère. L’étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2023 estime que son application a pu retarder jusqu’à quinze ans l’apparition du premier été arctique sans glaceselon les émissions futures.
Ce résultat ne transforme pas 2050 en date fixe. Il montre que les décisions humaines déplacent le calendrier. Les émissions restent donc une variable de l’enquête, pas un détail ajouté après le verdict.
Le premier septembre bleu ne signifie pas disparition définitive
La glace de mer arctique suit un cycle saisonnier : elle s’étend en hiver et recule en été. Un premier mois de septembre sous le seuil d’un million de kilomètres carrés ne signifierait donc pas que la banquise ne reviendra jamais. Il signalerait une période estivale pratiquement sans glace selon la définition utilisée par les études.
Les effets à distance restent étudiés par les modèles. Une publication de Nature Communications en 2022 a utilisé des expériences de modèles couplés pour examiner le lien entre la perte de glace arctique et les épisodes de fort El Niño. Dans ces simulations, la fréquence de ces épisodes augmente de plus d’un tiers lorsque l’Arctique devient saisonnièrement sans glace. Les auteurs attribuent entre 37 % et 48 % de l’augmentation projetée vers la fin du XXIe siècle à la perte de glace arctique elle-même. Ce résultat est une projection de modèle, pas une observation démontrant déjà cette évolution.
Oui, l’Arctique pourrait franchir avant ou autour de 2050 le seuil scientifique d’un été pratiquement sans glace de mer en septembre. Non, cela ne signifie ni un océan totalement dépourvu de glace toute l’année ni la disparition permanente de la banquise. La date exacte dépend des émissions et de la variabilité naturelle du climat.
Sources et références scientifiques
- The Montreal Protocol is delaying the occurrence of the first ice-free Arctic summer – PMC. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America. DOI: 10.1073/pnas.2211432120 · PMID: 37216559.
- 1.Stroeve J., Holland M. M., Meier W., Scambos T., Serreze M., Arctic sea ice decline: Faster than forecast. Geophys. Res. Lett. 34, L09501 (2007). [Google Scholar].
- 2.Boe J., Hall A., Qu X., September sea-ice cover in the Arctic Ocean projected to vanish by 2100. Nat. Geosci. 2, 341-343 (2009). [Google Scholar].
- 3.Wang M., Overland J., A sea ice free summer Arctic within 30 years? Geophys. Res. Lett. 36, L07502 (2009). [Google Scholar].
- 4.Liu J., Song M., Horton R., Hu Y., Reducing spread in climate model projections of a September ice-free Arctic. Proc. Natl. Acad. Sci. U.S.A. 110, 12571-12576 (2013). [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar].
- 5.Overland J., Wang M., When will the summer Arctic be nearly sea ice free? Geophys. Res. Lett. 40, 2097-2101 (2013). [Google Scholar].
- 6.SIMIP Community, Arctic sea ice in CMIP6. Geophys. Res. Lett. 47, e2019GL086749 (2020). [Google Scholar].
- 7.Mahlstein I., Knutti R., September Arctic sea ice predicted to disappear near 2°C global warming above present. Geophys. Res. Lett. 117, D06104 (2012). [Google Scholar].
- 8.Jahn A., Reduced probability of ice-free summers for 1.5°C compared to 2°C warming. Nat. Clim. Change 8, 409-413 (2018). [Google Scholar].
- 9.Screen J. A., Williamson D., Ice-free arctic at 1.5° C? Nat. Clim. Change 7, 230-231 (2017)..
- 10.Sigmond M., Fyfe J., Swart N., Ice-free Arctic projections under the Paris Agreement. Nat. Clim. Change 8, 404-408 (2018). [Google Scholar].
- 11.Swart N., Fyfe J., Hawkins E., Kay J., Jahn A., Influence of internal variability on Arctic sea-ice trends. Nat. Clim. Change 5, 86-89 (2015). [Google Scholar].
- 12.Jahn A., Kay J., Holland M., Hall D., How predictable is the timing of a summer ice-free Arctic? Geophys. Res. Lett. 43, 9113-9120 (2016)..
- Arctic sea-ice loss is projected to lead to more frequent strong El Niño events – PMC. Nature communications. DOI: 10.1038/s41467-022-32705-2 · PMID: 35999238.
- valieri D, Parkinson C. Arctic sea ice variability and trends, 1979-2010. Cryosphere. 2012;6:881-889. doi: 10.5194/tc-6-881-2012. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.5194/tc-6-881-2012.
- 2.Walsh J, Fetterer F, Scott Stewart J, Chapman W. A database for depicting Arctic sea ice variations back to 1850. Geographical Rev. 2017;107:89-107. doi: 10.1111/j.1931-0846.2016.12195.x. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1111/j.1931-0846.2016.12195.x.
- 3.Brennan, K., Hakim, G. & Blanchard-Wrigglesworth, E. Arctic sea-ice variability during the instrument era. Geophys. Res. Lett.47, e2019GL086843 (2020)..
- 4.Dai A, Luo D, Song M, Liu J. Arctic amplification is caused by sea-ice loss under increasing CO2. Nat. Commun. 2019;10:121. doi: 10.1038/s41467-018-07954-9. [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1038/s41467-018-07954-9.
- 5.Liu J, Song M, Horton R, Hu Y. Reducing spread in climate model projections of a September ice-free Arctic. Proc. Natl Acad. Sci. USA. 2013;110:12571-12576. doi: 10.1073/pnas.1219716110. [DOI] [PMC free article] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1073/pnas.1219716110.
- 6.Overland J, Wang M. When will the summer Arctic be nearly sea ice free? Geophys. Res. Lett. 2013;40:2097-2101. doi: 10.1002/grl.50316. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1002/grl.50316.
- 7.Notz D, Stroeve J. Observed Arctic sea-ice loss directly follows anthropogenic CO2 emission. Science. 2016;354:747-750. doi: 10.1126/science.aag2345. [DOI] [PubMed] [Google Scholar]. doi:10.1126/science.aag2345.
- 8.SIMIP Community. Arctic sea ice in CMIP6. Geophys. Res. Lett.47, e2019GL086749 (2020)..
- 9.Guarino M-V, et al. Sea-ice-free Arctic during the last interglacial supports fast future loss. Nat. Clim. Chang. 2020;10:928-932. doi: 10.1038/s41558-020-0865-2. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1038/s41558-020-0865-2.
- 10.Yuan X, Kaplan M, Cane M. The interconnected global climate system, a review of tropical-polar teleconnections. J. Clim. 2018;31:5765-5792. doi: 10.1175/JCLI-D-16-0637.1. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1175/JCLI-D-16-0637.1.
- 11.Clancy R, Bitz C, Blanchard-Wriggleworth E. The influence of ENSO on Arctic sea ice in large ensembles and observations. J. Clim. 2021;34:9585-9604. [Google Scholar].
- 12.Tomas R, Deser, Sun L. The role of ocean heat transport in the global climate response to projected Arctic sea ice loss. J. Clim. 2016;29:6841-6859. doi: 10.1175/JCLI-D-15-0651.1. [DOI] [Google Scholar]. doi:10.1175/JCLI-D-15-0651.1.
- Notz D, Stroeve J.. Observed Arctic sea-ice loss directly follows anthropogenic CO2 emission.. Science (New York, N.Y.). 2016. DOI: 10.1126/science.aag2345 · PMID: 27811286. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Hill K, Fei XK, Gemmer JA.. Most probable transition path to an ice-free state in a model for Arctic energy balance.. Chaos (Woodbury, N.Y.). 2026. DOI: 10.1063/5.0324698 · PMID: 42695924. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Lottie Limb. Quand l'Arctique sera-t-il libre de glace? Selon les scientifiques, le seuil pourrait être franchi d'ici dix ans. 2024.
- Peter Dockrill. Devastating Simulations Say Sea Ice Will Be Completely Gone in Arctic Summers by 2050. 2020.
- Daily Telegraph NZ. Is the Arctic really going to be iceless by 2050? – Daily Telegraph NZ. 2024.
- Milos Schmidt. Quand l’Arctique sera-t-il libre de glace? Les scientifiques prédisent que le seuil pourrait être franchi d’ici une décennie. 2024.
