Les champs électromagnétiques des lignes à haute tension sont-ils des cancérigènes cachés? La réponse ne tient ni au mot « haute tension » ni à un chiffre isolé. Certaines études ont observé des associations, surtout autour de la leucémie infantile, sans établir que les lignes en sont la cause.
Haute tension, basse fréquence : le premier indice
Une ligne à haute tension produit un champ électrique lié à la tension et un champ magnétique lié au courant qui circule. En France et en Europe, ces champs sont généralement associés à une fréquence de 50 hertz. Ils appartiennent aux champs électromagnétiques de très basse fréquence, distincts des rayonnements ionisants comme les rayons X.
Ces champs sont peu énergétiques et ne disposent pas de l’énergie nécessaire pour ioniser directement la matière. Cela ne suffit pas à écarter toute question sanitaire : l’épidémiologie cherche aussi à savoir si une exposition faible et répétée pourrait être associée à une maladie sans endommager directement l’ADN.
Le champ électrique se mesure en volts par mètre, tandis que le champ magnétique se mesure en microteslas. Le premier dépend surtout de la tension de la ligne. Le second varie notamment avec l’intensité du courant et la distance. Le panneau « haute tension » ne donne donc pas, à lui seul, le niveau d’exposition d’une habitation.
Le chiffre de 1,08 ne transforme pas une association en cause
Une méta-analyse publiée le 15 décembre 2015 dans Environment International a rassemblé 42 études sur les champs électromagnétiques de très basse fréquence, soit 13 259 cas et 100 882 témoins. L’étude de Zhang, Lai, Ruan, Chen et Wang est consultable dans PubMedqui permet d’identifier précisément la publication.
Les auteurs rapportaient une association globale faible, avec un odds ratio de 1,08 et un intervalle de confiance à 95 % compris entre 1,01 et 1,15. Leur analyse trouvait aussi des résultats différents selon les régions et la manière de mesurer l’exposition. Les études européennes ne produisaient pas le même signal que les études nord-américaines. Les auteurs mentionnaient des difficultés méthodologiques pour expliquer ces écarts.
Un odds ratio légèrement supérieur à 1 indique une différence statistique entre des groupes. Il ne prouve pas que le facteur étudié provoque la maladie. Les conditions de logement, l’environnement ou la mesure imparfaite de l’exposition peuvent aussi peser sur les résultats. La méta-analyse de 2015 signale un sujet à étudier, pas un cancer causé par les lignes.
La leucémie infantile garde le dossier ouvert
La leucémie chez l’enfant constitue le principal point de discussion dans ce dossier. Une synthèse publiée par Swissgrid le 12 septembre 2023 présentait un rapport technique réalisé par la Forschungsstiftung Strom und Mobilkommunikation de l’EPF de Zurich, à la demande de l’Office fédéral de l’énergie suisse. Le rapport résumait plus de 800 travaux scientifiques.
Cette synthèse rapporte que certaines études épidémiologiques ont observé une corrélation entre des champs magnétiques faibles et la leucémie infantile. Elle rappelle toutefois que les résultats ne suffisent pas à établir une causalité. Le signal statistique reste donc un motif de recherche, pas une preuve permettant d’affirmer qu’habiter près d’une ligne provoque une leucémie.
Pour le cancer du sein, les méta-analyses ne racontent pas la même histoire
Une méta-analyse publiée le 10 février 2010 dans Breast Cancer Research and Treatment a étudié 15 travaux publiés entre 2000 et 2009, avec 24 338 cas et 60 628 témoins. Chen, Ma, Zhong et Yu ne trouvaient pas d’association statistiquement significative entre l’exposition aux champs de très basse fréquence et le cancer du sein : odds ratio de 0,988, avec un intervalle de confiance de 0,898 à 1,088. Les analyses par mode d’exposition, statut ménopausique et récepteurs aux œstrogènes allaient dans le même sens.
Une autre méta-analyse, publiée en 2014 dans European Journal of Gynaecological Oncology par Zhao, Lin, Zhou et Zhao, aboutissait à un résultat différent. Elle rapportait un odds ratio de 1,10 pour l’ensemble des études et de 1,25 chez les femmes non ménopausées. Chez les femmes ménopausées, le résultat n’était pas statistiquement significatif.
Ces deux publications ne permettent pas de retenir le chiffre le plus spectaculaire. Elles montrent que la réponse varie selon les études incluses, la définition de l’exposition et la méthode de calcul. Pour le cancer du sein, les résultats restent contradictoires et ne démontrent pas une cause.
Une cellule en laboratoire ne remplace pas une étude de population
Le dossier comprend aussi des expériences sur des cellules humaines. Le 1er août 2002, Ivancsits, Diem, Pilger, Rüdiger et Jahn ont publié dans Mutation Research une étude sur des fibroblastes humains diploïdes exposés à un champ de 50 hertz et de 1 000 microteslas pendant 24 heures.
Dans les expositions intermittentes, les chercheurs ont observé une augmentation reproductible de cassures de brins d’ADN, principalement de cassures doubles. Les conditions de l’expérience, notamment des périodes de cinq minutes avec champ puis dix minutes sans champ, modifiaient le résultat.
Ce résultat peut justifier d’autres recherches, mais il ne répond pas directement à la question d’un cancer chez les personnes vivant près d’une ligne. Une culture de fibroblastes et une étude épidémiologique ne mesurent pas la même chose : la première observe une réponse cellulaire dans des conditions définies, la seconde compare des maladies et des expositions dans une population. Un résultat cellulaire est un indice biologique, pas un diagnostic épidémiologique.
Distance et courant : mesurer plutôt que deviner

Les champs produits par les lignes varient selon la distance, la tension, la construction de l’installation et l’intensité du courant. Les lignes aériennes et les installations à haute tension isolées par l’air produisent un champ électrique autour d’elles. Les lignes souterraines disposent généralement d’un blindage ou d’un encapsulage métallique qui limite la présence du champ électrique à l’extérieur, tandis que le champ magnétique reste présent à des degrés variables.
La page d’information de RTE rappelle les unités de mesure et mentionne des valeurs limites de 5 000 volts par mètre pour le champ électrique et de 100 microteslas pour le champ magnétique dans le cadre réglementaire présenté. Ces repères permettent de comparer une situation mesurée. Ils ne transforment pas une limite réglementaire en preuve expérimentale sur la causalité des cancers.
Une légende faite de visibilité et d’invisibilité
Le récit assemble une structure bien visible, un champ impossible à voir et une maladie grave. Cette combinaison donne une histoire facile à retenir. Le jeu du téléphone arabe fait ensuite le reste : une étude qui observe une association devient, après plusieurs relais, une preuve de causalité.
Le biais de confirmation renforce cette mécanique. Un résultat positif se résume en une phrase alarmante, alors qu’un résultat nul ou contradictoire demande d’expliquer les méthodes, les intervalles de confiance et les conditions d’exposition. La formule « les lignes donnent le cancer » circule donc plus facilement qu’un tableau de résultats. Ça fait un bon message à partager, pas une démonstration scientifique.
La confusion entre rayonnements ionisants et champs de très basse fréquence ajoute une pièce au dossier. Les deux sont invisibles, mais ils ne se mesurent pas de la même manière et ne transportent pas la même énergie. Le mot « électromagnétique » ne suffit pas à les rendre équivalents. Notre équipe fact-check a trouvé le ressort du mythe : un effet de halo appliqué à un terme scientifique.
Les champs électromagnétiques des lignes à haute tension ne sont pas établis comme une cause de cancers. Certaines études ont observé une association statistique avec la leucémie infantile, mais les résultats disponibles ne démontrent pas la causalité. Pour le cancer du sein, les méta-analyses aboutissent à des résultats divergents. La bonne question porte donc sur l’exposition réellement mesurée, pas sur le seul mot « haute tension ».
Sources et références scientifiques
- Zhang Y, Lai J, Ruan G, Chen C, Wang DW.. Meta-analysis of extremely low frequency electromagnetic fields and cancer risk: a pooled analysis of epidemiologic studies.. Environment international. 2015. DOI: 10.1016/j.envint.2015.12.012 · PMID: 26703095. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Chen C, Ma X, Zhong M, Yu Z.. Extremely low-frequency electromagnetic fields exposure and female breast cancer risk: a meta-analysis based on 24,338 cases and 60,628 controls.. Breast cancer research and treatment. 2010. DOI: 10.1007/s10549-010-0782-6 · PMID: 20145992. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Zhao G, Lin X, Zhou M, Zhao J.. Relationship between exposure to extremely low-frequency electromagnetic fields and breast cancer risk: a meta-analysis.. European journal of gynaecological oncology. 2014. PMID: 24984538. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Ivancsits S, Diem E, Pilger A, Rüdiger HW, Jahn O.. Induction of DNA strand breaks by intermittent exposure to extremely-low-frequency electromagnetic fields in human diploid fibroblasts.. Mutation research. 2002. DOI: 10.1016/s1383-5718(02)00109-2 · PMID: 12160887. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Les champs électromagnétiques générés par les lignes à haute tension.
- Transport d'électricité.
- Le document complet « Les champs électromagnétiques générés par les lignes à haute tension » (PDF – 5,4 Mo).
- Mo & The Team. Can High Voltage Lines Cause Cancer? | Clear Facts Revealed. 2026.
- Les champs électromagnétiques impactent-ils notre santé?.
- Directeur de la Fondation de recherche sur l’électricité et les communications mobiles (FSM) EPF de Zurich.
- Zoom sur la recherche scientifique à l’Ineris | Ineris.
