Les arbres communiquent-ils vraiment entre eux?
Les arbres seraient reliés par un Internet souterrain, capables de s’alerter d’une attaque et de ravitailler les plus jeunes. L’image s’appuie sur de vrais mécanismes, mais elle transforme des signaux biologiques mesurés en conversation de forêt. Une belle histoire, avec un dossier plus nuancé qu’annoncé.
La légende a des racines, mais pas de boîte vocale
Dans la version populaire du « Wood Wide Web », les arbres seraient connectés par des champignons, partageraient de l’eau et des nutriments, puis préviendraient leurs voisins lorsqu’un insecte arrive. Le réseau fongique existe. La conversation au sens humain, elle, reste une métaphore.
En biologie, communiquer ne signifie ni parler, ni réfléchir, ni vouloir aider. Un signal relève de la communication lorsqu’un organisme l’émet, qu’un autre le détecte et que cette réception modifie sa physiologie ou sa réponse. Chez les plantes, le signal peut être une molécule volatile dans l’air, une substance libérée dans le sol ou un composé qui circule par l’intermédiaire d’un champignon.
Cette définition sépare deux affirmations. Dire qu’une plante attaquée peut déclencher une réaction chez une voisine décrit un phénomène mesurable. Dire qu’elle décide d’envoyer un avertissement à ses amis ajoute une intention que les expériences ne démontrent pas. La première phrase peut passer devant un comité de lecture. La seconde demande déjà une réunion sous les fougères.
Le réseau souterrain existe, mais il ne relie pas toute la forêt
Les mycorhizes sont des associations entre des champignons du sol et les racines des plantes. Le végétal fournit au champignon des composés carbonés issus de la photosynthèse. En échange, les filaments fongiques, appelés hyphes, explorent le sol et peuvent aider la plante à accéder à l’eau et à des éléments minéraux.
Lorsque les hyphes relient les racines de plusieurs plantes, ils forment un réseau mycorhizien commun. Ce réseau peut connecter des individus de la même espèce ou d’espèces différentes. Des transferts de ressources et des modifications des défenses ont été observés dans certains dispositifs expérimentaux. La connexion dépend toutefois des espèces, du champignon présent, de la distance entre les racines, du sol et des conditions environnementales.
La voie fongique n’est d’ailleurs pas la seule possible. Des substances peuvent aussi circuler dans le sol ou entre les racines. Dans les expériences, isoler chaque itinéraire sans perturber les plantes est difficile. Le mot réseau décrit donc une structure réelle, mais il ne fonctionne pas comme un câblage informatique avec serveur central et accusé de réception.
Les expériences qui font monter le dossier
2010 : des tomates reliées par un champignon se défendent davantage
L’étude Interplant Communication of Tomato Plants through Underground Common Mycorrhizal Networkspubliée dans PLOS ONE en 2010, a examiné des plants de tomate reliés par le champignon mycorhizien Glomus mosseae. Les chercheurs ont inoculé un plant donneur avec le pathogène Alternaria solanitandis qu’un plant voisin restait sain.
Chez les plants récepteurs connectés par le réseau fongique, l’étude a observé une résistance accrue à la maladie, une hausse de plusieurs enzymes liées à la défense et l’activation de six gènes associés à ces réactions. Le résultat montre qu’un réseau mycorhizien peut transmettre un signal associé à une attaque entre deux plants de tomate dans un dispositif contrôlé.
Le protocole ne montre pas qu’un chêne prévient tous les arbres du sous-bois, ni qu’une forêt entière partage automatiquement ses ressources. Le sujet de l’expérience était la tomate, le champignon était identifié et le pathogène était imposé. La science aime les détails. Le mythe, lui, préfère les panoramas.
2014 : l’attaque d’une chenille déclenche une réaction chez le voisin
L’étude Hijacking common mycorrhizal networks for herbivore-induced defence signal transfer between tomato plantspubliée dans Scientific Reports en 2014, a utilisé des plants de tomate reliés par Funneliformis mosseae et des chenilles de l’espèce Spodoptera litura. Après l’infestation du plant donneur, le plant récepteur connecté a présenté des changements dans ses gènes et ses enzymes de défense, ainsi qu’une résistance accrue aux insectes.
Les chercheurs ont aussi étudié la voie du jasmonate, une famille de molécules impliquées dans la réponse des plantes aux herbivores. Lorsque le plant donneur ne pouvait pas produire correctement ce signal, la réaction du plant récepteur disparaissait. Cette expérience renforce l’hypothèse d’un signal chimique transmis par le réseau, mais elle reste une expérience sur des tomates en conditions contrôlées.
2025 : un mécanisme chimique décrit plus précisément
L’article Common mycorrhizal networks facilitate plant disease resistance by altering rhizosphere microbiome assemblypublié le 16 septembre 2025 dans Cell Host & Microbeapporte un élément plus récent. Son résumé décrit des plants donneurs infectés par Botrytis cinerea et des plants récepteurs reliés par un réseau mycorhizien commun.
Dans ce système, l’acide jasmonique transféré par le réseau modifie les exsudats racinaires des plants récepteurs. Ces substances favorisent ensuite le recrutement de bactéries des genres Streptomyces et Actinoplanesassociés à une réduction de l’infection par Botrytis cinerea. Le résultat décrit une chaîne précise, du signal fongique à la chimie des racines, puis à la résistance de la plante.
Cette étude montre un mécanisme chez des plantes reliées par un réseau mycorhizien. Elle ne suffit pas à transformer chaque forêt en organisme collectif. Il n’est pas nécessaire d’y ajouter des arbres qui se téléphonent le soir.
Ce que le mot communiquer cache dans les arbres
Une plante attaquée peut aussi libérer dans l’air des composés volatils. Une plante proche qui possède les récepteurs adaptés peut alors modifier certaines défenses. Ce mécanisme a été étudié chez les plantes, mais la proximité entre deux arbres ne suffit pas à le prouver. Il faut démontrer que le signal part du premier organisme, atteint le second et provoque la réaction observée.
La même prudence vaut pour les transferts de ressources. Si un traceur apparaît dans une plante voisine, cela montre qu’une substance a circulé. Cela ne permet pas automatiquement de conclure que la première plante l’a donnée volontairement, que la seconde en avait besoin ou que le transfert améliore sa survie. Une circulation mesurée n’est pas une intention démontrée.
La revue Inter-plant communication through mycorrhizal networks mediates complex adaptive behaviour in plant communitiespubliée dans AoB PLANTS en 2015, souligne que les effets dépendent des signaux environnementaux, de l’identité des plantes voisines et des caractéristiques du réseau fongique. Cette publication est une synthèse de travaux, pas la preuve qu’un réseau identique relie tous les arbres d’une forêt.
Pourquoi la forêt se retrouve avec un service de messagerie
Le récit est séduisant parce qu’il rend visible un monde souterrain difficile à observer. Des filaments relient des racines, des molécules circulent et une plante modifie sa physiologie à distance. Une comparaison avec Internet transforme alors plusieurs mécanismes conditionnels en société forestière organisée.
Le biais de confirmation aide la légende à tenir. Une forêt où plusieurs arbres poussent ensemble ressemble à une preuve d’entraide, alors qu’elle implique aussi une compétition pour la lumière, l’eau et les minéraux. L’effet de répétition renforce le même glissement : une phrase souvent partagée finit par sembler connue, puis vraie. Le mythe tient debout comme un château de cartes, avec des expériences réelles comme premières cartes et beaucoup d’anthropomorphisme au sommet.
Les études établissent donc des échanges de signaux ou de ressources dans certains systèmes, pas une conversation consciente ni une solidarité généralisée entre arbres. Le réseau existe. Le service de messagerie forestier, lui, reste une jolie extrapolation.
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