Les pylônes sont visibles, les champs électromagnétiques beaucoup moins. Cette différence nourrit une vieille inquiétude : vivre près d’une ligne à haute tension augmente-t-il le risque de cancer? Pour le vérifier, il faut distinguer la nature des champs, les résultats des études et ce que leurs chiffres permettent vraiment d’affirmer.
Une ligne à haute tension n’est pas une radioactivité sur pylône
Une ligne électrique produit deux champs : un champ électrique lié à la tension et un champ magnétique lié au déplacement du courant. En France, les lignes à haute tension génèrent des champs de très basse fréquence, généralement à 50 hertzcomme le rappelle RTE.
Ces champs sont non ionisants. Ils n’ont pas l’énergie des rayons X ou des rayonnements gamma, capables d’endommager directement l’ADN. Cette différence ne suffit pas à déclarer toute exposition inoffensive par principe, mais elle écarte une première confusion : une ligne électrique n’est pas une source de radioactivité.
Le champ électrique se mesure en volts par mètre et le champ magnétique en microteslas. Leur intensité varie notamment selon le courant et la distance. La présence d’un pylône ne permet donc pas, à elle seule, de connaître l’exposition d’une personne.
Le dossier scientifique avance par signaux contradictoires

Le 10 février 2010, Chen, Ma, Zhong et Yu publient dans Breast Cancer Research and Treatment une méta-analyse de 15 études menées entre 2000 et 2009, soit 24 338 cas et 60 628 témoins. Pour le cancer du sein, l’analyse ne trouve pas d’association statistiquement significative avec l’exposition aux champs électromagnétiques de très basse fréquence.
Une autre méta-analyse, publiée en 2014 dans European Journal of Gynaecological Oncology par Zhao, Lin, Zhou et Zhao, aboutit à un résultat différent. Elle rapporte un rapport de cotes de 1,10 pour l’ensemble des études. Le chiffre monte à 1,25 chez les femmes non ménopausées, tandis qu’aucune association statistiquement significative n’apparaît chez les femmes ménopausées. Deux méta-analyses ne produisent donc pas le même signal.
Le 15 décembre 2015, Zhang, Lai, Ruan, Chen et Wang publient dans Environment International l’étude Meta-analysis of extremely low frequency electromagnetic fields and cancer risk: a pooled analysis of epidemiologic studies. Elle regroupe 42 études, 13 259 cas et 100 882 témoins. L’analyse globale trouve une association faible, avec un rapport de cotes de 1,08 et un intervalle de confiance de 1,01 à 1,15.
Cette dernière analyse fait apparaître des écarts selon les régions et la méthode de mesure. Le signal observé en Amérique du Nord n’est pas retrouvé de la même façon dans les études européennes. Les enquêtes fondées sur des entretiens et celles utilisant des appareils de mesure ne donnent pas non plus exactement le même résultat. Les auteurs évoquent des difficultés méthodologiques pour expliquer ces différences. Le signal apparaît dans certaines analyses, mais il reste irrégulier.
Un rapport de cotes ne fabrique pas un cancer
Un rapport de cotes de 1,08 ne signifie pas que 8 % des cancers sont causés par une ligne à haute tension. Il mesure une association entre une exposition estimée et la présence d’une maladie dans les groupes étudiés. Il ne démontre pas que l’exposition a déclenché cette maladie.
Les méta-analyses citées regroupent principalement des études cas-témoins. Elles comparent des groupes de personnes malades et non malades à partir d’une exposition évaluée selon différentes méthodes. La distance entre un logement et une ligne ne résume donc pas nécessairement toute la situation mesurée. Les résultats varient aussi selon que l’exposition est déclarée lors d’un entretien ou enregistrée avec un appareil.
C’est ici que la formule corrélation n’est pas causalité devient concrète. Pour passer d’une association à une cause, il faut retrouver un résultat cohérent, une mesure solide et une explication compatible avec les autres données. Le mythe, lui, saute de « près d’une ligne » à « à cause d’une ligne ». Une belle histoire, un mauvais dossier.
Un cortisol déplacé n’est pas une tumeur

Une étude publiée le 1er février 2022 dans Environment International examine un autre type de résultat. Dans Assessment of cortisol secretory pattern in workers chronically exposed to ELF-EMF generated by high voltage transmission lines and substationsTouitou, Selmaoui et Lambrozo étudient 14 hommes travaillant dans des postes à très haute tension et les comparent à 15 témoins non exposés.
Les travailleurs exposés ont porté un dosimètre pendant sept jours. Les moyennes hebdomadaires mesurées allaient de 0,1 à 2,6 microteslas. Les chercheurs ont observé une différence dans le rythme nocturne de sécrétion du cortisol selon l’intensité du champ. L’étude porte sur un marqueur hormonal, pas sur l’apparition de tumeurs.
Le résultat peut donc justifier d’autres recherches sans devenir une preuve de cancer. L’effectif est réduit et l’étude ne mesure pas une maladie cancéreuse. L’Ineris distingue de son côté les effets démontrés à forte intensité, comme l’hyperthermie, des effets encore étudiés à plus faible intensité, parmi lesquels le cancer. La prudence signifie ici que la question reste examinée, pas que les lignes sont reconnues comme cancérogènes.
Pourquoi la légende reste branchée
La scène est facile à raconter : un pylône est visible, un champ magnétique ne l’est pas, puis un diagnostic survient dans une maison située à proximité. Le cerveau relie spontanément les deux événements. Il manque pourtant une comparaison avec les personnes exposées à d’autres niveaux. Sans ce comparateur, l’enquête n’interroge qu’un seul témoin.
Le biais de disponibilité renforce les récits marquants. Une histoire de cancer près d’une ligne revient plus facilement en mémoire qu’une étude qui ne trouve pas d’association. Le biais de confirmation sélectionne ensuite les éléments compatibles avec la crainte et laisse de côté les résultats discordants, les intervalles de confiance et les limites de mesure.
La répétition ajoute une couche de vernis. Une affirmation reprise dans une conversation, un article ou une chaîne WhatsApp finit par sembler familière, puis confirmée. C’est le téléphone arabe appliqué à la science : le détail anxiogène survit, la nuance disparaît. La viralité d’une affirmation ne remplace pas une preuve.
Que vérifier près d’une ligne?

La première question pratique est celle de l’exposition réelle. RTE indique que des mesures peuvent être demandées auprès de l’opérateur ou des maires concernés. Les résultats s’expriment en volts par mètre pour le champ électrique et en microteslas pour le champ magnétique.
Une mesure permet de décrire un niveau d’exposition dans une situation donnée. Elle ne transforme pas ce chiffre en diagnostic médical et ne permet pas, à elle seule, de conclure à une cause de cancer. Pour la question sanitaire, il faut encore confronter ce niveau aux études épidémiologiques et à leurs limites.
Les travaux examinés ici ne racontent pas tous la même histoire. Certaines méta-analyses observent de faibles associations, d’autres n’en trouvent pas, et les écarts de méthode compliquent leur interprétation. Aucune des études citées n’établit que les champs électromagnétiques des lignes à haute tension causent des cancers.
Sources et références scientifiques
- Zhang Y, Lai J, Ruan G, Chen C, Wang DW.. Meta-analysis of extremely low frequency electromagnetic fields and cancer risk: a pooled analysis of epidemiologic studies.. Environment international. 2015. DOI: 10.1016/j.envint.2015.12.012 · PMID: 26703095. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Chen C, Ma X, Zhong M, Yu Z.. Extremely low-frequency electromagnetic fields exposure and female breast cancer risk: a meta-analysis based on 24,338 cases and 60,628 controls.. Breast cancer research and treatment. 2010. DOI: 10.1007/s10549-010-0782-6 · PMID: 20145992. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Zhao G, Lin X, Zhou M, Zhao J.. Relationship between exposure to extremely low-frequency electromagnetic fields and breast cancer risk: a meta-analysis.. European journal of gynaecological oncology. 2014. PMID: 24984538. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Touitou Y, Selmaoui B, Lambrozo J.. Assessment of cortisol secretory pattern in workers chronically exposed to ELF-EMF generated by high voltage transmission lines and substations.. Environment international. 2022. DOI: 10.1016/j.envint.2022.107103 · PMID: 35121496. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Les champs électromagnétiques générés par les lignes à haute tension.
- Transport d'électricité.
- Le document complet « Les champs électromagnétiques générés par les lignes à haute tension » (PDF – 5,4 Mo).
- Mo & The Team. Can High Voltage Lines Cause Cancer? | Clear Facts Revealed. 2026.
- Zoom sur la recherche scientifique à l’Ineris | Ineris.
- rytisb. CLAIM: High-voltage power lines cause cancer – Cancer FactFinder. 2026.
