Avec sa duologie post-apocalyptique, Benjamin Menvielle impose une voix rare dans la science-fiction française : sèche, musicale, obsédée par la mémoire.
Une dystopie qui travaille le lecteur de l’intérieur
Il existe des romans que l’on lit, et d’autres qui s’infiltrent. L’Arche des Sevanes appartient sans conteste à la seconde espèce. Point de fracas inaugural, point d’esbroufe : Benjamin Menvielle préfère l’inquiétude lente, celle qui s’installe par capillarité et ne vous quitte plus une fois le livre refermé.
Le décor tient en un mot : la Rocheuse. Dernier territoire habitable d’une planète décimée par le Chaos, cette terre ingrate a vu renaître une humanité de survivants, technologiquement prodigieuse et affectivement exsangue. Elle doit son salut aux Sevanes, sept entités devenues déesses, qui édifièrent l’Arche pour y sauvegarder la mémoire du monde. Les Sevanes ne sont plus. L’Arche, elle, continue d’engranger les souvenirs des vivants. Et l’on devine aussitôt l’équation vertigineuse posée par cette science-fiction de haute tenue : qui tient la mémoire des hommes tient leur avenir.
L’amour comme détonateur
L’intrigue s’ouvre sur une disparition. Nalbandian, citoyen modèle, travailleur irréprochable, rouage docile d’une société sécuritaire, voit sa compagne Opsy arrêtée par le gouvernement. Le voilà jeté hors de sa vie rangée, arpentant les bas-fonds d’un monde post-apocalyptique à mi-chemin de la ruine et du cyberpunk, cherchant une femme dont il découvre qu’il ignorait tout.
De cette trame simple, Benjamin Menvielle tire une architecture retorse. Les récits s’entrelacent, bifurquent, se contredisent ; les certitudes se dérobent à mesure que gronde la révolte. On songe à 1984 pour l’étau administratif, à Black Mirror pour la froideur du dispositif — mais L’Arche des Sevanes ne se réduit à aucun de ses aînés. Ce qu’elle dissèque, c’est ce réflexe très humain qui consiste à rebâtir des systèmes de domination sous prétexte de fonder un monde meilleur.
Un styliste dans la dystopie française
Né à Paris en 1989, juriste et financier de formation, Benjamin Menvielle a consacré quatre années à cette dystopie en deux volets, publiée en autoédition chez Librinova. Le choix du format — deux tomes d’environ trois cents pages, loin des sagas fleuves — dit tout de sa méthode : la concision comme discipline, la densité comme ambition.
Car c’est bien la phrase qui emporte l’adhésion. Une prose taillée à l’os, âpre et pourtant chantante, capable de faire lever une image d’un seul adjectif. Rare est la science-fiction française qui accorde pareille attention au rythme ; rarissime celle qui y parvient sans jamais ralentir le récit.
Une duologie à lire d’une traite
Le second tome referme la boucle et livre le dénouement de cette quête de vérité menée sur la Rocheuse. L’Arche des Sevanes n’est pas une lecture d’évasion : c’est un roman exigeant sur le pouvoir, l’endoctrinement et les fictions collectives dont nous avons besoin pour tenir debout.
Retenez ce nom : Benjamin Menvielle. La dystopie hexagonale tenait là un auteur qu’elle ne soupçonnait pas.
