Le groupe A serait organisé, le B indépendant, le AB mystérieux et le O énergique. Cette typologie circule depuis près d’un siècle, mais les données disponibles ne montrent pas que le système ABO permette de prévoir le caractère. Quatre cases, des adjectifs souples et une précision d’horoscope : le dossier ressemble à un test facile à remplir, beaucoup moins facile à prouver.
Quatre groupes, quatre caractères : l’origine du portrait-robot
Le système ABO classe les groupes sanguins selon la présence ou l’absence des antigènes A et B à la surface des globules rouges. Il distingue les groupes A, B, AB et O. Cette classification est utile en médecine transfusionnelle, mais elle ne contient pas de questionnaire psychologique caché.
Une hypothèse née au Japon
En 1927, le psychologue japonais Takeji Furukawa avance l’idée qu’un groupe sanguin pourrait être associé au tempérament. Dans les années 1970, l’écrivain et journaliste Masahiko Nomi remet cette hypothèse en circulation avec des livres qui attribuent des profils aux groupes A, B, AB et O.
La recette est simple : une caractéristique biologique facile à connaître, quatre étiquettes et des adjectifs assez larges pour convenir à de nombreuses personnes. La théorie se diffuse ensuite dans les conversations, les magazines et la culture populaire, surtout au Japon. Une belle histoire, un mauvais dossier scientifique. Pour savoir ce qu’elle vaut, il faut passer aux données.
2014 : une grande enquête fait tomber presque toutes les étiquettes
Le 1er juin 2014, Kengo Nawata publie dans Shinrigaku kenkyu l’analyse No relationship between blood type and personality: evidence from large-scale surveys in Japan and the US. Le travail examine plusieurs enquêtes menées au Japon et aux États-Unis, pour un total de plus de 10 000 personnes. Cette publication permet de tester la théorie sur un ensemble bien plus large que les portraits anecdotiques qui circulent dans la culture populaire.
Les chercheurs ont examiné 68 éléments liés à la personnalité, et 65 ne présentaient pas de différence statistiquement significative entre les groupes sanguins. Les effets observés étaient également minuscules : les coefficients eta carré restaient inférieurs à 0,003. Le groupe sanguin expliquait donc moins de 0,3 % de la variance mesurée dans la personnalité.
Un chiffre faible ne fabrique pas un profil
Ce résultat ne signifie pas que la personnalité serait impossible à étudier. Il montre que le groupe sanguin ne fonctionne pas comme un outil fiable pour la prévoir. Une personne peut se reconnaître dans le portrait associé à son groupe tout en appartenant à une population où cette description ne distingue presque personne.
2015 : un signal sur la persistance, pas une personnalité en quatre cases
Une étude publiée en 2015 dans PLOS ONEsous le titre ABO Blood Type and Personality Traits in Healthy Japanese Subjectsporte sur 1 427 adultes japonais en bonne santé. Le groupe sanguin est établi par génotypage de deux variants du gène ABO, tandis que les traits sont évalués avec le Temperament and Character Inventory. L’article est identifiable par le DOI 10.1371/journal.pone.0126983.
L’analyse trouve une association statistiquement significative pour un trait précis : la persistance. L’effet reste faible, avec un eta carré partiel de 0,010 pour les groupes de génotypes. Lorsque les participants sont regroupés selon les quatre phénotypes A, B, AB et O, l’association avec la persistance reste limitée, avec un eta carré partiel de 0,006.
Cette étude ne montre pas que le groupe sanguin provoque la persistance. Elle ne valide pas non plus les portraits populaires selon lesquels un groupe A serait forcément organisé, un groupe B créatif ou un groupe O naturellement meneur. Un résultat faible observé dans une population japonaise ne renverse pas l’analyse de 2014, qui ne trouve presque aucun effet dans un ensemble beaucoup plus large.
Une association isolée ne devient pas une théorie générale par simple répétition. Elle peut refléter le hasard, un facteur non mesuré ou une particularité de la population étudiée. La pièce existe, mais elle ne suffit pas à établir le portrait-robot.
2024 : même l’anxiété dentaire ne suit pas les groupes sanguins
Une étude observationnelle publiée le 6 décembre 2024 dans Minerva dental and oral science examine un lien plus précis : celui entre le groupe ABO et l’anxiété dentaire chez des enfants. L’article, signé Singh et ses collègues sous le titre Is there a correlation between A, B, and O blood group system and dental anxiety in pediatric dental patients? An observational studyinclut 80 enfants. Les informations sur le groupe sanguin proviennent des parents ou des responsables légaux. L’anxiété est évaluée avec l’échelle RMS-Picture et un oxymètre de pouls.
Le résumé de l’étude conclut à l’absence de corrélation entre l’anxiété dentaire et le groupe ABO. Ce travail ne suffit pas à lui seul à trancher toute la question de la personnalité : son échantillon est limité et son sujet est précis. Il n’apporte toutefois aucun renfort à l’idée d’un caractère lisible à partir des lettres A, B, AB ou O. La publication est identifiable par le DOI 10.23736/s2724-6329.24.05064-2.
Pourquoi le mythe reste-t-il increvable?
Pour comprendre sa longévité, il faut regarder moins le sang que la mécanique des croyances. Les portraits utilisent des mots comme sensible, sérieux, indépendant ou sociable. Ils sont assez généraux pour s’adapter à des comportements variés. Une personne retiendra plus facilement les exemples qui confirment l’étiquette et oubliera ceux qui la contredisent : c’est le biais de confirmation.
L’effet de halo ajoute une autre difficulté. Si quelqu’un paraît sympathique, fiable ou sûr de lui, on peut accepter plus facilement les autres caractéristiques qu’on lui attribue. Le portrait du groupe sanguin prend alors l’apparence d’un diagnostic, alors qu’il s’agit d’une description souple. Ça sonne vrai, mais la familiarité d’une formule ne constitue pas une preuve.
La répétition donne une impression de preuve sans produire de preuve. Une idée entendue dans une conversation, un magazine ou une fiction devient familière. La théorie japonaise du ketsueki-gata bénéficie ainsi d’une forte visibilité culturelle. Le mécanisme ressemble à un jeu de téléphone arabe : à chaque relais, l’anecdote gagne en assurance et perd en vérifiabilité.
La croyance peut aussi influencer les comportements. Une personne à qui l’on répète qu’elle est « typiquement A » peut relire son histoire personnelle à travers cette étiquette ou adopter certains comportements attendus. Cela montre un effet social de la croyance, pas un effet biologique démontré du groupe sanguin sur la personnalité.
Le groupe sanguin ne passe pas l’épreuve du caractère

Le groupe ABO est bien réel, héréditaire et utile dans le domaine médical. Mais passer de la présence d’antigènes sur les globules rouges à un tempérament précis demande une démonstration que les données disponibles ne fournissent pas. Les études citées ne valident ni les quatre portraits populaires ni une capacité fiable de prédiction individuelle.
Attribuer un groupe sanguin à une personne peut rester un sujet de conversation ou un jeu culturel. L’étiquette devient trompeuse lorsqu’elle sert à juger quelqu’un, à choisir un partenaire ou à interpréter son comportement. Quatre catégories biologiques ne résument pas une personnalité, même après plusieurs décennies de répétition.
Sources et références scientifiques
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- Le groupe sanguin influence-t-il votre personnalité?.
