Lorsque nous ouvrons une carte ou un atlas, il semble naturel que le Nord soit représenté en haut et le Sud en bas. Cette convention cartographique est tellement ancrée dans nos esprits qu’il est difficile d’imaginer une autre orientation. Pourtant, cette norme n’a rien de définitif ni d’universel. Dans cet article, je vous propose d’explorer les origines et les raisons de cette représentation, ainsi que les exceptions qui la remettent en question.

Le mythe des points cardinaux immuables

Avant de nous plonger dans l’histoire de la cartographie, il est important de comprendre que les points cardinaux – Nord, Sud, Est et Ouest – ne sont que des conventions humaines. Ces repères ne sont pas gravés dans la pierre, mais ont été créés par nos ancêtres pour s’orienter et se situer sur notre planète Terre.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les points cardinaux n’ont rien de naturel ou d’immuable. Ils sont le fruit de l’observation et de l’interprétation humaines des phénomènes célestes, tels que le mouvement apparent du Soleil et des étoiles dans le ciel. Chaque civilisation a développé ses propres systèmes d’orientation, influencés par sa culture, ses croyances et son environnement géographique.

Il est essentiel de garder cela à l’esprit lorsque nous abordons la question de la représentation cartographique des points cardinaux. Celle-ci n’est pas une vérité absolue, mais plutôt une convention culturelle façonnée par l’histoire et les traditions.

L’Orient en haut : les cartes médiévales chrétiennes

Dans les cartes médiévales chrétiennes, c’est l’Est qui occupait la place d’honneur en haut de la représentation. Cette orientation reflétait l’importance symbolique de l’Orient dans la tradition judéo-chrétienne. Le Jardin d’Éden, où naquirent Adam et Ève selon la Bible, était censé se trouver à l’Est, vers les terres baignées par les premiers rayons du Soleil levant.

De plus, Jérusalem, ville sainte des chrétiens, était située à l’Est par rapport à l’Europe, d’où provenaient la plupart des cartographes médiévaux. Placer l’Orient en haut des cartes permettait ainsi de mettre en valeur ces lieux sacrés et d’exprimer leur importance spirituelle.

L’une des cartes les plus célèbres de cette époque est la mappemonde de Hereford, réalisée vers 1300. Sur cette carte, Jérusalem se trouve au centre, entourée des trois continents connus à l’époque (Asie, Europe et Afrique). L’Est, symbolisé par le Paradis terrestre, est placé en haut, tandis que l’Ouest, associé à la mort et au jugement dernier, est relégué en bas.

Points cardinaux Orientation Symbolique
Est En haut Paradis terrestre, naissance, renouveau
Ouest En bas Mort, jugement dernier, fin du monde

Cette représentation reflétait la vision du monde des cartographes chrétiens médiévaux, empreinte de symbolisme religieux et de conceptions cosmologiques propres à leur époque.

Le Sud en haut : les cartes du monde islamique

Dans le monde islamique, une toute autre convention cartographique fut adoptée. Sur de nombreuses cartes produites par des savants musulmans, c’est le Sud qui était placé en haut de la représentation. Cette orientation était liée à l’importance de la direction de la Mecque, ville sainte de l’Islam, lors de la prière quotidienne (la qibla).

Pour les populations musulmanes vivant au Nord de la Mecque, notamment dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, la direction de la prière pointait vers le Sud. Il était donc naturel pour les cartographes de cette région de placer le Sud en haut de leurs cartes, afin de faciliter l’orientation vers la qibla.

L’une des cartes les plus remarquables de cette tradition est celle réalisée en 1154 par Al-Idrisi, un géographe et cartographe célèbre de la cour du roi normand Roger II de Sicile. Sur cette mappemonde, connue sous le nom de « Tabula Rogeriana », la péninsule arabique et la Mecque sont situées au centre supérieur de la carte, reflétant leur importance centrale dans la foi islamique.

Carte d'Al-Idrisi de 1154
La célèbre carte d’Al-Idrisi de 1154, avec le Sud en haut et la Mecque au centre.

Cette orientation cartographique a perduré pendant plusieurs siècles dans le monde islamique, témoignant de l’influence des croyances religieuses sur la représentation de l’espace et des points cardinaux.

Le Nord en haut : l’influence de la navigation maritime

Si les traditions chrétiennes et islamiques ont longtemps privilégié d’autres orientations cartographiques, c’est finalement le Nord qui s’est imposé comme la norme dominante dans la représentation des cartes du monde. Cette évolution est étroitement liée au développement de la navigation maritime et à l’utilisation de la boussole.

Dès le XIIIe siècle, les navigateurs européens commencèrent à utiliser la boussole pour s’orienter en mer. Cet instrument, dont l’aiguille pointe vers le Nord magnétique, devint rapidement indispensable pour tracer des routes maritimes sûres et précises. Il était donc logique pour les cartographes de l’époque d’aligner leurs cartes sur cette référence du Nord, afin de faciliter la navigation.

Un rôle clé dans cette transition fut joué par Gérard Mercator, un célèbre cartographe flamand du XVIe siècle. En 1569, il publia une carte révolutionnaire, connue sous le nom de « projection de Mercator ». Conçue spécifiquement pour la navigation, cette carte plaçait le Nord en haut et utilisait un système de lignes de longitude et de latitude pour tracer des routes directes.

Projection de Mercator de 1569
La célèbre projection de Mercator de 1569, avec le Nord en haut et des lignes de longitude et de latitude.

La projection de Mercator devint rapidement la norme pour la cartographie maritime, et son influence s’étendit progressivement à toutes les cartes géographiques. Le Nord en haut s’imposa comme une convention universelle, facilitant la lecture et l’utilisation des cartes par les navigateurs, les explorateurs et, plus tard, le grand public.

Les exceptions qui défient la norme

Bien que le Nord en haut soit devenu la norme dominante dans la cartographie contemporaine, il existe encore des exceptions qui remettent en question cette convention. Ces représentations alternatives nous rappellent que la cartographie est un acte culturel et politique, reflétant les perspectives et les priorités de ceux qui créent les cartes.

Les cartes « inversées » de l’hémisphère Sud

Dans certains pays de l’hémisphère Sud, comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, il n’est pas rare de trouver des cartes du monde « inversées », avec le Sud en haut et le Nord en bas. Cette orientation permet de placer ces nations au centre de la représentation, plutôt que de les reléguer aux marges de cartes traditionnelles centrées sur l’Europe ou l’Amérique du Nord.

En 1979, un artiste et militant australien nommé Stuart McArthur créa une carte intitulée « McArthur’s Universal Corrective Map of the World », devenue un symbole de cette revendication cartographique. Sur cette carte, l’Australie et l’Antarctique occupent la position centrale, tandis que les continents de l’hémisphère Nord sont relégués en bas.

Carte inversée de McArthur
La « McArthur’s Universal Corrective Map of the World » de 1979, avec le Sud en haut.

Cette inversion cartographique n’est pas seulement une curiosité visuelle. Elle porte un message politique fort, remettant en question l’hégémonie culturelle et le point de vue eurocentriste des cartes traditionnelles.

Les cartes autochtones et les perspectives alternatives

Au-delà de l’hémisphère Sud, de nombreuses communautés autochtones à travers le monde ont développé leurs propres systèmes de représentation cartographique, reflétant leurs connaissances traditionnelles, leurs valeurs et leurs modes de vie. Ces cartes défient souvent les conventions occidentales dominantes, offrant des perspectives alternatives sur notre relation à la Terre et à l’espace.

Par exemple, les cartes inuites de l’Arctique canadien ne se conforment pas à la représentation nord-sud traditionnelle. Elles sont souvent orientées en fonction des courants marins, des vents dominants ou des routes de migration des animaux, refléta

nt une compréhension profonde et intime de leur environnement naturel.

De même, les cartes autochtones d’Australie peuvent représenter le territoire non pas comme une vue aérienne, mais plutôt comme un ensemble de trajets et de chemins reliant des lieux significatifs sur le plan culturel, spirituel ou environnemental. Ces cartes nous rappellent que notre perception de l’espace est façonnée par nos expériences et nos systèmes de connaissances.

La cartographie à l’ère numérique

Avec l’avènement des technologies numériques et des systèmes de géolocalisation, notre rapport à la cartographie est en train de changer radicalement. Les applications de navigation sur nos smartphones et nos ordinateurs nous offrent désormais des cartes interactives, personnalisées et orientées en fonction de notre position et de notre direction de déplacement.

Sur ces cartes numériques, le Nord n’est plus nécessairement en haut. Elles s’adaptent dynamiquement à notre perspective, plaçant notre destination devant nous et réorganisant les points cardinaux en conséquence. Cette cartographie en temps réel défie la notion même d’une orientation fixe et universelle.

Cependant, malgré ces innovations, la convention du Nord en haut reste profondément ancrée dans notre imaginaire collectif. Les interfaces des applications de cartographie numériques intègrent souvent une boussole ou une option pour « réorienter la carte vers le Nord », témoignant de la persistance de cette norme culturelle.

Conclusion : une convention culturelle en constante évolution

Au terme de cette exploration, il apparaît clairement que la représentation cartographique avec le Nord en haut et le Sud en bas n’est ni une vérité absolue, ni une norme immuable. Cette convention, aujourd’hui dominante, est le résultat d’un long processus historique et culturel, façonné par des influences aussi diverses que la religion, la navigation maritime et les enjeux politiques.

Les exceptions que nous avons examinées, qu’il s’agisse des cartes inversées de l’hémisphère Sud, des représentations autochtones ou des cartographies numériques interactives, nous rappellent que notre perception de l’espace et des points cardinaux est profondément liée à notre culture, à nos croyances et à nos expériences individuelles et collectives.

Loin d’être figée, la cartographie est un art en constante évolution, reflétant les transformations de nos sociétés et de nos modes de vie. Qui sait quelles nouvelles conventions émergeront à l’avenir, défiant nos certitudes actuelles et nous invitant à repenser notre rapport à l’espace et à notre planète ?

En fin de compte, cet article nous rappelle que la cartographie n’est pas seulement une science, mais aussi un acte culturel et politique. Les cartes ne sont pas de simples reflets de la réalité, mais des constructions humaines chargées de symboles, de valeurs et de perspectives. En interrogeant nos conventions cartographiques, nous remettons en question nos certitudes et ouvrons la voie à de nouvelles manières de penser et de représenter notre monde.

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