Le niveau des mers peut-il vraiment monter de plusieurs mètres? Oui, mais la réponse dépend d’un détail que les formules virales oublient souvent : en combien de temps? Une hausse de quelques mètres est envisageable sur plusieurs siècles dans certains scénarios. Elle ne correspond pas à une vague géante qui recouvrirait les côtes demain matin.
Le premier piège : moyenne, marée et tempête
Dans les faits, trois phénomènes différents se retrouvent souvent rangés sous la même étiquette. Le niveau moyen des océans augmente avec le réchauffement. Une marée fait varier temporairement la hauteur de l’eau. Une tempête ajoute une surcote liée à la pression atmosphérique, au vent et aux vagues. Additionnés, ces effets peuvent produire localement une hauteur d’eau de plusieurs mètres, sans que le niveau moyen mondial ait augmenté de plusieurs mètres.
L’Ifremer indique que le niveau moyen des océans a augmenté d’environ 20 centimètres depuis 1900 et qu’il progresse actuellement d’environ 3 millimètres par an. Entre décembre 2023 et avril 2024, l’institut a installé trente capteurs au large du Conquet, dans le Finistère, pour mesurer les effets combinés des marées, des tempêtes et du déferlement des vagues. Ces mesures concernent les niveaux marins extrêmes, pas la moyenne mondiale.
Le premier indice est simple : lorsqu’une publication annonce plusieurs mètres, il faut vérifier si elle parle d’une inondation ponctuelle ou d’une hausse permanente. La légende mélange souvent les deux. Elle a le sens du spectacle, pas toujours celui des unités.
La glace continentale entre dans le dossier

La hausse durable provient principalement de deux mécanismes : l’eau des océans se dilate en se réchauffant, tandis que les glaciers et les calottes glaciaires perdent de la masse. Pour comprendre la part la plus incertaine du risque, il faut regarder l’Antarctique occidental, où certaines zones de glace reposent sur un socle situé sous le niveau de la mer.
La limite entre la glace encore posée sur le fond rocheux et la glace qui flotte s’appelle la ligne d’ancrage. Lorsque cette ligne recule sur un socle qui s’enfonce vers l’intérieur du continent, l’écoulement de la glace vers l’océan peut augmenter. Le recul facilite alors de nouvelles pertes : c’est le mécanisme d’instabilité des calottes glaciaires marines, souvent désigné par le sigle MISI.
Une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en 2019, intitulée Marine ice sheet instability amplifies and skews uncertainty in projections of future sea-level risea utilisé une méthode mathématique et de vastes ensembles de simulations, notamment pour le glacier Thwaites. Elle montre que cette instabilité élargit l’éventail des projections et augmente la probabilité relative des scénarios de hausse rapide. Elle ne prédit pas une montée de plusieurs mètres à une date précise. Elle explique surtout pourquoi l’incertitude s’accroît lorsque la glace devient instable.
Le calendrier remet les compteurs à l’heure
Une étude publiée dans Nature le 18 novembre 2015, Potential sea-level rise from Antarctic ice-sheet instability constrained by observationsa estimé la contribution possible de l’Antarctique dans un scénario climatique donné. Lorsque la baie de la mer d’Amundsen domine la dynamique étudiée, la contribution atteint jusqu’à 30 centimètres en 2100 et 72 centimètres en 2200 dans le quantile à 95 %. Ces valeurs concernent l’Antarctique, pas la totalité de la hausse mondiale.
Le résumé de cette étude indique aussi que, si l’instabilité se déclenchait dans d’autres régions, la contribution pourrait atteindre plusieurs mètres sur des échelles allant de quelques siècles à plusieurs millénaires. Dans les mécanismes et les déclencheurs évalués en 2015, les scénarios atteignant un mètre dès 2100 ou environ 1,5 mètre dès 2200 étaient jugés peu plausibles. Le chiffre aime voyager sans sa date : plusieurs mètres décrivent un risque de long terme, pas une prévision pour la fin du siècle.
Le chiffre de quatre mètres ne sort pas d’un chapeau
Pourquoi entend-on parfois parler de quatre ou cinq mètres? Parce qu’une perte très importante de glace antarctique occidentale pourrait modifier profondément le niveau moyen des océans. Mais une quantité totale de glace disponible n’est pas une échéance. Un réservoir contenant plusieurs mètres d’équivalent marin ne se vide pas à la vitesse d’une baignoire ouverte.
Le mot « équivalent » compte. Les chercheurs convertissent une perte de glace en une hausse moyenne à l’échelle mondiale. Cette moyenne ne sera pas identique sur chaque plage : les mouvements du sol, la gravité, les courants et la répartition de la fonte modifient le résultat local. Une ville côtière peut donc connaître une hausse relative supérieure ou inférieure à la moyenne mondiale affichée dans un graphique.
Autre confusion fréquente : la banquise. La glace de mer flotte déjà dans l’océan. Sa fonte n’a donc pas le même effet direct que la disparition d’une masse de glace posée sur le continent. Le recul de la banquise reste un indicateur du changement climatique, mais il ne faut pas lui attribuer mécaniquement toute la hausse du niveau marin.
Pourquoi cette histoire refuse de mourir
La formule « les mers vont monter de plusieurs mètres » est séduisante parce qu’elle compresse plusieurs informations techniques en une seule phrase : une réserve de glace immense, des mécanismes instables, des scénarios très éloignés dans le temps et une forte incertitude. Le message devient plus facile à partager, mais perd son mode d’emploi. Une information qui enfle à chaque partage finit par abandonner son horizon temporel en chemin.
Le biais de disponibilité peut ensuite rapprocher mentalement une vidéo montrant une rue noyée et une projection sur plusieurs siècles. L’effet de répétition fait le reste : à force de voir le même chiffre sans scénario ni date, on finit par le traiter comme une mesure certaine. On a tous une tante qui y croit dur comme fer, mais le problème se trouve dans le dossier, pas dans la tante.
La méthode du limier en quatre questions
Pour examiner une affirmation sur la hausse des océans, quatre questions suffisent souvent :
- Quel niveau mesure-t-on? Une moyenne mondiale, une hauteur locale ou une inondation liée à une tempête?
- Quelle date est annoncée? 2100, 2200 ou une période de plusieurs siècles ne décrivent pas le même risque.
- Quel scénario est utilisé? Une projection dépend des émissions futures, de la fonte des glaces et du comportement des calottes.
- Quelle est la source primaire? Une étude publiée dans Nature ou dans les PNAS n’a pas le même statut qu’un visuel sans méthode relayé sur un réseau social.
Cette grille ne transforme pas une projection en certitude. Elle évite surtout de confondre une possibilité physique, une estimation centrale et un scénario extrême. La science ne gomme pas l’incertitude : elle indique où elle se trouve.
Sources et références scientifiques
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- Mieux comprendre l’évolution des niveaux marins extrêmes.
- Océan & climat Évènements extrêmes.
- De décembre 2023 à avril 2024, trente capteurs ont été installés au fond de l'eau pour mesurer les niveaux marins extrêmes au large de la plage des Blancs Sablons (Le Conquet, Finistère)..
