On entend parfois que chaque génération serait plus intelligente que la précédente. Les performances aux tests de QI ont bien augmenté pendant une grande partie du XXe siècle, mais l’effet Flynn ne décrit ni une loi universelle ni un compteur qui grimpe sans pause. Pour comprendre la légende, il faut d’abord vérifier ce que mesure vraiment le chiffre 100.
Le score 100 est un repère, pas un thermomètre mondial
Dans les tests de QI classiques, la moyenne de la population de référence est fixée à 100 et l’écart-type à 15. Ce réglage est une convention d’étalonnage. Un QI moyen de 100 indique la position moyenne dans un groupe de référence, pas une quantité absolue d’intelligence détenue par l’humanité.
Quand un test est révisé, il est administré à un nouvel échantillon représentatif. Les résultats servent à recalibrer l’échelle. Une même performance brute peut donc recevoir un score différent selon la version du test et l’année de son étalonnage. Le chiffre 100 reste au centre, tandis que le niveau de performance nécessaire pour l’obtenir peut changer.
1984 : James Flynn met la hausse sur la piste
En 1984, le chercheur James Flynn compare les échantillons utilisés pour étalonner plusieurs versions des tests Stanford-Binet et Wechsler. Entre 1932 et 1978, les scores observés dans ces comparaisons augmentent de 13,8 points, soit environ 0,3 point par an ou 3 points par décennie.
Cette observation donne son nom à l’effet Flynn. Elle décrit une hausse des performances aux tests d’intelligence au fil du temps. Elle ne démontre pas une transformation biologique uniforme de l’humanité. Le score dépend du test, de ses normes et des capacités sollicitées. La légende voudrait un escalator sans bouton d’arrêt. Le dossier scientifique montre plutôt une courbe qu’il faut lire avec son mode d’emploi.
Le changement d’étalonnage a aussi des conséquences pratiques. Une ancienne version peut attribuer un score plus élevé qu’une version récente à une performance comparable. L’écart devient particulièrement important lorsqu’un résultat est interprété à partir d’un seuil, par exemple dans une décision diagnostique. Le sujet quitte alors la curiosité statistique pour entrer dans la mesure concrète des capacités.
2015 : une méta-analyse confirme la hausse, pas le « toujours »
Le 1er mai 2015, Jakob Pietschnig et Martin Voracek publient dans Perspectives on Psychological Science l’étude One Century of Global IQ Gains: A Formal Meta-Analysis of the Flynn Effect (1909-2013). Leur méta-analyse rassemble 271 échantillons indépendants, près de 4 millions de participants et 31 pays sur la période 1909-2013.
Le résultat général va dans le sens d’une hausse mondiale des performances mesurées sur plus d’un siècle. Mais le rythme varie selon le domaine : environ 0,41 point de QI par an pour l’intelligence fluide, 0,30 pour les capacités spatiales, 0,28 pour le QI global et 0,21 pour l’intelligence cristallisée. Les gains sont aussi plus marqués chez les adultes que chez les enfants.
Dans cette méta-analyse, les gains diminuent au cours des décennies les plus récentes. Cette observation ne valide donc pas une progression identique dans tous les pays et à chaque génération. Elle décrit une tendance moyenne, traversée par des différences de période, d’âge et de domaine cognitif.
Les auteurs ne désignent pas une cause unique. Leur étude relève une association entre l’époque et les performances aux tests. Même avec plusieurs millions de participants, la corrélation ne devient pas automatiquement une causalité. La hausse est documentée. Son mécanisme complet reste à établir.
Quand la courbe prend le chemin inverse : le cas norvégien
Une étude publiée en 2018 dans Proceedings of the National Academy of Sciences examine les scores cognitifs de cohortes d’hommes norvégiens nés entre 1962 et 1991. Intitulée Flynn effect and its reversal are both environmentally causedelle utilise des données administratives, des informations sur les liens familiaux et des résultats de tests passés lors de la conscription.
Les auteurs retrouvent, dans les différences entre frères, la hausse de l’effet Flynn, son point de retournement puis sa baisse. Le mouvement n’est donc pas réductible à un changement dans la composition des parents entre les cohortes. Ils l’interprètent comme un résultat lié à des facteurs environnementaux, tout en écartant plusieurs explications concurrentes centrées sur la transmission familiale.
Le cas norvégien ne permet pas de raconter que toute la planète suit la même trajectoire. Il montre cependant qu’une hausse historique peut ralentir puis s’inverser dans un pays donné. Le mythe du compteur qui ne redescend jamais vient de perdre une roue.
Les causes candidates ne forment pas une recette universelle
Les explications avancées pour les hausses du XXe siècle concernent notamment les conditions sociales, la prospérité économique, la scolarisation, la nutrition et la santé pendant l’enfance. Ces facteurs peuvent modifier les occasions d’apprentissage et le développement, mais leur poids n’est pas identique selon les pays, les périodes ou les capacités évaluées.
Dans leur étude de 2015, Pietschnig et Voracek associent la trajectoire générale de l’effet Flynn à des facteurs liés au rythme de vie. Ils relient aussi les différences entre domaines cognitifs à des effets multiplicateurs sociaux et à la prospérité économique. Ce cadre reste une interprétation des résultats, pas une recette permettant de calculer le gain d’une génération à partir de trois indicateurs.
Autre piège : parler de l’intelligence comme d’un bloc homogène. Le raisonnement face à un problème nouveau, les capacités spatiales, le vocabulaire et les connaissances acquises ne suivent pas nécessairement la même courbe. Dire que certains scores de QI montent ne signifie pas que toutes les aptitudes progressent au même rythme.
« L’humanité » transforme une moyenne en légende
Il n’existe pas un test mondial identique, administré à toutes les générations avec des normes inchangées. Les études combinent des pays, des périodes, des versions de tests et des échantillons différents. Une moyenne mondiale peut dégager une direction générale, mais elle ne fournit pas un score unique pour chaque être humain.
Le mot génération ajoute une seconde simplification. Deux cohortes séparées par vingt ans peuvent avoir connu des systèmes scolaires, des conditions sanitaires et des habitudes de test différentes. Une hausse moyenne entre deux cohortes ne signifie pas que chaque membre de la plus récente dépasse chaque membre de l’ancienne. Les distributions se recouvrent largement, et un score individuel comporte une marge d’erreur.
La formule « chaque génération est plus intelligente » est séduisante parce qu’elle transforme un résultat statistique conditionnel en récit linéaire. Une hausse moyenne devient une règle, puis une promesse de progrès sans fin. Ça sonne vrai, mais le dossier est plus retors : les ralentissements et les inversions font partie des observations disponibles.
Alors, le QI augmente-t-il à chaque génération?
Les performances aux tests de QI ont augmenté sur une longue période et dans de nombreux pays. Cette hausse historique correspond à l’effet Flynn. Elle ne se poursuit toutefois pas automatiquement à chaque génération, ne concerne pas tous les pays de la même façon et ne mesure pas une intelligence universelle indépendante des normes.
Sources et références scientifiques
- The Flynn Effect: A Meta-analysis – PMC. Psychological bulletin. DOI: 10.1037/a0037173 · PMID: 24979188.
- The literature review produced a total of 4,383 articles. This total does not reflect unique articles, since each article would often appear in multiple keyword searches. One hundred and fifty-four empirical studies and 27 test manuals met inclusion criteria, from which 378 comparisons were extracted, 285 of which were normed more than 5 years apart. The chronological range of the Flynn effect data collected was from 1951 upon publication of Weider, Noller, and Schramm’s (1951) comparison study.
- Sample Size, Sample Age, Tests Administered, and Effect Sizes by Study.
- Age reported in months..
- Modern comparisons with at least five years between test norming periods..
- Stanford-Binet Intelligence Scales – Fourth Edition..
- Stanford-Binet Intelligence Scales – Form L-M (1972 norms ed.)..
- Wechsler Intelligence Scale for Children-Revised..
- Wechsler Adult Intelligence Scale-Revised..
- Wechsler Intelligence Scale for Children – Third Edition..
- Wechsler Intelligence Scale for Children – Fourth Edition..
- Wechsler Adult Intelligence Scale – Third Edition..
- Wechsler Preschool and Primary Scale of Intelligence-Revised..
- Pietschnig J, Voracek M.. One Century of Global IQ Gains: A Formal Meta-Analysis of the Flynn Effect (1909-2013).. Perspectives on psychological science : a journal of the Association for Psychological Science. 2015. DOI: 10.1177/1745691615577701 · PMID: 25987509. (résumé scientifique structuré; texte intégral non fourni)
- Flynn effect and its reversal are both environmentally caused – PMC. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America. DOI: 10.1073/pnas.1718793115 · PMID: 29891660.
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