6 septembre 2008

Les épicuriens sont des jouisseurs

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Une épicure d’idées reçues

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Bien des malentendus se sont accumulés sur l’épicurisme, dépeint comme une philosophie de jouisseurs, et le premier d’entre eux n’est pas le moindre. Lorsque Plutarque, s’inspirant d’une plaisanterie d’Horace [1], traite à son tour les adeptes du Jardin — communauté philosophique fondée par Épicure — de pourceaux, il veut surtout stigmatiser un mode de pensée qui prétend “engraisser l’âme, comme on fait des pourceaux, avec les voluptés du corps” [2]. Or, d’aucuns y voient déjà la dénonciation de prétendues débauches auxquelles se seraient livrés Épicure et ses disciples, lui qui faisait bombance “d’un petit pot de fromage”.

En fait, que nous dit Épicure sur le bonheur ? Que sa recherche est le but de la vie (eudémonisme) et qu’il s’obtient par le plaisir (hédonisme), “commencement et fin de la vie heureuse” [3]. Mais attention ! le plaisir d’Épicure est une notion complexe et subtile, fustigée par ses détracteurs romains qui, comme Cicéron, trouvent qu’il “a quelque chose d’odieux, de mal famé, de suspect” et qu’il “manque de noblesse” [4]. Car le vocabulaire d’Épicure fait référence au corps, siège des sensations, et souvent de manière ambiguë (“plaisir de la chair ou du ventre…”). Or ce corps n’a jamais eu bonne presse : considéré dans la pensée platonicienne comme “prison de l’âme”, il sera plus tard le “siège du péché” pour un christianisme ennemi de la chair et attaché à l’idéal ascétique.

Mais le plaisir que préconise Épicure, s’il est bien issu du corps, est d’un autre ordre : c’est un plaisir en repos, qualitatif, un état stable qui succède à la satisfaction des désirs naturels et nécessaires. Il importe donc de pratiquer une véritable diététique des plaisirs pour tenir à distance les excitations violentes et éphémères qui laissent en proie à des peines plus grandes encore. “Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir, et, pour l’âme, à être sans trouble” [5]. C’est cette tranquillité de l’âme, ou “ataraxie”, qui est le vrai plaisir pour Épicure.

Éliminer la douleur est donc la grande affaire d’Épicure (ce qu’on explique souvent par les souffrances que sa mauvaise santé lui occasionnait). Pour le spécialiste de philosophie antique Pierre Hadot, “On peut penser que cet état de suppression de la souffrance du corps, cet état d’équilibre, ouvre à la conscience un sentiment global […] de l’existence propre” [6]. Jouir, oui, mais de la simple plénitude du présent, “tel un dieu parmi les hommes”, en accord avec la réalité du monde et nos besoins fondamentaux assouvis. Dans un “pur plaisir d’exister”, pour reprendre en outre les mots de Michel Onfray.

Et si la débauche est mauvaise, ce n’est pas parce qu’elle est immorale, mais tout simplement parce qu’elle ne tient pas ses promesses de bonheur. Ces plaisirs-là nous laissent insatisfaits et dans l’inquiétude permanente de devoir se les procurer. “Nulle volupté n’est un mal par elle-même ; mais il y a tel objet qui, procurant des plaisirs, procure de plus grandes douleurs” [7].

Il faut toutefois signaler que cet épicurisme originel, à tonalité ascétique, s’est assoupli chez ses disciples romains à partir du premier siècle avant J.-C. en s’ouvrant aux désirs naturels non nécessaires tels que la passion amoureuse chez les poètes élégiaques et Lucrèce, pour qui le maintien de l’ataraxie et de l’harmonie l’emportait sur une trop grande rigidité morale, et l’esthétique et la politique avec l’épicurisme campanien de Philodème de Gadara. Ces licences mal comprises, bien que toujours conditionnées par le souci de liberté et d’autonomie cher à Épicure, auront probablement aussi œuvré au discrédit de l’hédonisme épicurien en butte aux critiques d’un stoïcisme d’allure plus respectable et plus engagé politiquement.

Mue par un désir de liberté, la morale épicurienne nous propose donc la pratique d’un hédonisme rationnel et apaisé, loin des images de stupre et de débauche que l’ascétisme stoïcien et chrétien aura de mauvaise foi contribué à répandre.

 

[1] Voir Épître I,IV et l’analyse qu’on peut en faire

[2] Plutarque, Contra Épic. beat., cité par Jean Salem in Tel un dieu parmi les hommes, L’éthique d’Épicure, p. 46.

[3] Épicure, Lettre à Ménécée.

[4] Cicéron, Des Fins II, XXIII, 75.

[5] Épicure, Lettre à Ménécée.

[6] Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique, Folio, p.182.

[7] Épicure, Maximes.